Le bateau fantôme

Une légende qui subsiste

par HC

Nombre de personnes prétendent avoir vu le bateau fantôme de la baie des Chaleurs. Et pourtant, tout effort pour l’approcher finissait toujours par un échec. Cette masse de flamme s’éloignait immanquablement. Les plus superstitieux alléguaient volontiers que cette apparition trompeuse avait pour mission diabolique de causer quelque désastre aux bateaux de pêche, en apparaissant et disparaissant pour reparaître dans un autre endroit de façon à leurrer le marin dans de vaines poursuites et à le conduire éventuellement sur un récif. Le bateau fantôme apparaissait souvent sous la forme d’une brigantine à trois mâts, à voiles carrées, tels les navires d’autrefois, qui filaient à la recherche de commerce ou de piraterie sur les grandes mers. Des pêcheurs revenant au port avaient aperçu un tel navire, apparemment naufragé. Du navire on a vu mettre un doris à la mer, des matelots y prendre place et disparaître à mi-distance du rivage. Un autre capitaine de goélette avait vu ce même bateau dans la baie des Chaleurs. Il le héla sans obtenir aucune réponse et il s’approcha si près qu’il put distinguer deux officiers en uniforme bleu appuyés contre la lisse. Un malheur avait dû arriver, pensa-t-il, et le code de la mer exigeait qu’il se porte à son secours. Il essaya de l’approcher mais le bateau garda toujours la même distance jusqu’à ce que la goélette touche le fond et s’échoue.

On ne peut voir le feu fantôme de la baie des Chaleurs que la nuit pour des raisons évidentes. Si on voit le bateau avec des ponts joyeusement illuminés où déambulent des personnages étranges aux épées à la ceinture, aux boutons et aux épaulettes argentés, exécutant d’étranges cérémonies aux sons du cliquetis des chaînes et des lamentations de mauvaises fées, il s’apparente habituellement à une nuit de perfides orgies en 1760, date de la destruction de la mission française par les soldats de Phips. Dans une lettre très révélatrice à son supérieur, le père Juneau, missionnaire Récollet à Percé et à l’île Bonaventure, se plaignit de quelques-unes des atrocités qui avaient été perpétrées. Après avoir tout détruit et brûlé, et chassé le prêtre et les habitants dans les bois, ils s’armèrenet d’endurance en buvant le vin de messe et criblèrent de cent cinquante balles les images de la Vierge Marie et de Saint Pierre. Au beau milieu de leurs débauches impures qui se prolongèrent tout le jour et toute la nuit, ils burent à même des calices sacrés leurs rasades d’alcool à la santé du prince d’Orange. Ils placèrent les couronnes du Saint Sacrement et de la Sainte Vierge sur la tête d’un mouton; ils lièrent les pattes de l’animal et le placèrent sur la pierre consacrée de l’autel; ils l’égorgèrent et l’offrirent en sacrifice de la sainte messe. Ensuite, ils mirent le feu aux quatre coins de l’église qui fut vite réduite en cendres. L’église de la mission à l’île Bonaventure subit un sort identique après qu’ils eurent détruit les images saintes et tailladé les ornements à coups de sabres.

Certains historiens voudraient attribuer cette infamie à des pirates de Boston; d’autres voudraient innocenter Phips en disant que cet acte de vandalisme atroce fut perpétré à l’instigation de certains intérêts de New York.

Bien que l’on ait tendance à le considérer comme de la pure fiction sans autre fondement que le goût de l’humanité à voir des phénomènes là où elle veut les voir, le bateau fantôme est un phénomène naturel. Il est causé par le contact spontané du méthane, gaz des marais, qui se dégage de l’eau à fonds marécageux avec un autre gaz et qui s’enflamme de telle façon que l’on croirait voir un bateau en feu. Les esprits les plus imaginatifs se sont emparés de ce phénomène qu’ils ont embelli pour produire des contes fantastiques que même certains adultes avertis préfèrent à la vérité.

Le vieux Luc Friolet ne croyait pas tellement à ces apparitions. Mais une nuit lorsqu’on le réveilla pour lui dire que l’une de ses goélettes, il en avait deux, était en feu, il courut au rivage. Il distingua un feu qui brûlait à proximité de ses goélettes, ce qui aurait pu les faire flamber. La lumière était si intense qu’elle se reflétait sur les autres embarcations ancrées dans le port. Elle émettait des lueurs qui perçaient et estompaient les ténèbres et donnaient à l’endroit un caractère étrange et blafard.

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