Il est tout naturel que certaines personnes y voient plus que la réalité. Un habitant ajoutait son grain de sel à l’histoire. La vision apparut à quinze kilomètres de distance. Elle continua à s’élever et à retomber et à finalement devenir un point incandescent quasiment invisible et à s’élever à nouveau et à prendre la forme d’une colonne et non d’un navire. Elle disparaissait entièrement et reparaissait ensuite à un autre endroit comme si le diable qui s’y cachait prenait un malin plaisir à troubler les marins en mer pour les faire sombrer. On la revit de nouveau sous forme de demi-lune en soucoupe renversée, rougeoyante comme du charbon embrasé. D’autres personnes associent cette apparition à la mise à feu et à sac des colonies de la côte nord qui auraient incendié un navire ennemi en signe de vengeance. D’autres prétendent que les esprits des pirates légendaires, tel Captain Kidd, sillonnent la côte afin de faire bonne garde sur leurs fabuleux trésors enfouis, pense-t-on, le long du littoral Atlantique. Enfants, nous cherchions les monticules de sables sur le côté nord de l’île de Pokesuedie, présumés endroits des trésors cachés en vitesse par des pirates pourchassés par d’autres pirates. On nous disait que ces « bosses » déménageaient plus loin lorsqu’on les creusait parce que les pirates avaient sacrifié l’un des leurs pour que son esprit fasse la garde sur leurs trésors qu’ils viendraient recouvrer plus tard.
On estimait à quinze ou plus le nombre de bateaux fantômes qui parcourent régulièrement les eaux de l’Atlantique entre New York et Labrador. Pour les gens de Shippagan, Miscou et Lamèque, le bateau fantôme est le spectre d’un navire de plaisance qui arriva, il y a longtemps de cela, dans le détroit de Northumberland. Lorsqu’au cours d’une querelle d’ivrognes la lampe dans la cabine du capitaine se renversa, le bateau prit feu avec toutes les personnes à bord. On appelle souvent ce spectre « la lumière de John Craig » du nom du navire John Craig qui sombra au large de l’île de Shippagan vers 1800 lorsque tout l’équipage périt à l’exception d’une jeune garçon qui nagea vers le rivage et mourut d’épuisement. Ce pourrait être aussi le John Hill dont parle Smethurst qui vint échouer dans le détroit de Northumberland à l’automne de 1761 avec quatre-vingts gros tonneaux de brandy. Un seul matelot, James Pratchall, fut sauvé et soigné par les Français. Smethurst inscrivit à un journal que les Indiens de près et de loin avaient bu le brandy et « faisaient la fête depuis le naufrage ».
Pour les gens de Caraquet et de ses environs, c’est peut-être le spectre du navire le « Marquis de Malauze » dont la carcasse gît dans le jardin du cimetière des Capucins à Cross Point au Québec. L’histoire nous apprend qu’après la chute de Québec quelques soldats français avaient décidé de continuer à harceler les bateaux anglais dans la baie. Le Marquis de Malauze est l’un de ces navires qui fut pris en chasse et coulé par les Anglais en 1760.
Quoi qu’il en soit, on présume que la côte nord est le plus grand sanctuaire de pirates et peut-être le plus fertile en histoires de bateaux fantômes et feux de mauvais temps au Canada. Car ici dans la baie des Chaleurs le bateau fantôme vogue toujours, avec ses mâts et ses vergues de toile rougis dans l’embrasement majestueux des flammes bondissantes, comme l’attestent et le content nombre de vieux et de vieilles de ces lieux. Nul autre n’a été vu plus souvent et par plus de monde que le fantôme de la baie des Chaleurs qui continue à voguer dans un halo de mystère qui ébahit l’intelligence humaine, son secret à tout jamais caché dans le sein obscur de la baie, sans que nul ne vienne contester sa mystérieuse suprématie. »
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